Comme le souligne Hubert JOHANET, Président de l’Académie nationale de chirurgie, le bouleversement technologique que représente le recours aux outils numériques transforme profondément les pratiques médicales et, plus largement, la manière dont les professionnels de santé, en particulier les médecins, communiquent, s’informent et partagent leur expertise. Ces outils numériques, encore perçus il n’y a pas si longtemps comme des supports secondaires à l’activité de ces professionnels, se sont aujourd’hui clairement imposés comme des éléments centraux, modifiant la relation entre patients et soignants, mais aussi entre pairs : dorénavant, chaque geste, chaque décision, chaque interaction peut être potentiellement documentée, diffusée, commentée, voire remise en question en temps réel. Ceci implique que la communication représente dorénavant pour chaque médecin un nouvel enjeu inédit, souvent passionnant pour les utilisateurs chevronnés du web, mais parfois déstabilisant voire dangereux lorsqu’il est utilisé sans un cadre précis. Ce constat est partagé par l’ensemble de la profession médicale puisque le Conseil national de l’Ordre des médecins (CNOM) a édité début 2025 une charte déontologique destinée aux médecins « créateurs de contenu responsable » qui sont de plus en plus nombreux.
C’est ce constat qui a conduit l’Académie nationale de chirurgie à élaborer fin 2025, à l’attention des chirurgiens, un guide pour sécuriser leur usage du digital devenu aujourd’hui incontournable car véritable prolongement de la pratique chirurgicale. Ce document identifie trois enjeux majeurs pour les chirurgiens : la visibilité et la notoriété, la confiance et la crédibilité, l’influence des avis. Sa rédaction a fait appel à un panel d’experts tous impliqués dans la communication digitale médicale qui soulignent le besoin, en sus du savoir-faire, du faire-savoir.
L’importance prise, en termes de communication, par les réseaux sociaux, que 80 % de la population française fréquente, implique au chirurgien d’y être présent mais en prenant soin de choisir le réseau le mieux adapté à ses pratiques et à sa disponibilité et en veillant sur les contenus et les modalités de communication. Ces médias ont en effet modifié la façon dont les chirurgiens interagissent entre eux et avec leurs patients en mettant en avant leur professionnalisme, leurs diplômes ou les protocoles qu’ils utilisent. En corollaire, il convient de respecter des principes déontologiques et éthiques qui stipulent le non-recours à des fins publicitaires. L’importance prise par ces réseaux est illustrée par You Tube : 63 % des médecins européens déclarent être présents sur You Tube ; en France, les vidéos de santé sur YouTube représentent un volume important de vues : en 2022, les contenus santé ont totalisé 1,5 milliard de vues sur la plateforme. Ces outils, qui ont l’avantage de leur rapidité et de leur accessibilité à un très grand nombre favorisent les échanges et le partage à condition de savoir comment s’en servir, tout en respectant la déontologie médicale.
Dans le contexte médical actuel, disposer d’un site internet est bien plus qu’une simple carte de visite numérique pour un chirurgien : il s’agit d’un espace d’information, d’un outil pédagogique et d’un vecteur de confiance. Couplé à une stratégie de référencement naturel, il permet au chirurgien de renforcer sa visibilité tout en respectant les règles éthiques édictées par le CNOM. Contrairement aux réseaux sociaux ou plateformes d’avis, le site est un espace où le chirurgien peut présenter de manière rigoureuse et détaillée ses compétences, ses techniques chirurgicales, et sa prise en charge des patients. En présentant clairement les protocoles de soin, le déroulement des interventions et les résultats attendus, le site internet permet de rassurer les patients et de les aider à prendre une décision éclairée. Le site peut aussi proposer des ressources pédagogiques, telles que des articles expliquant en détail les interventions ou des vidéos démontrant des techniques chirurgicales, ce qui participe à l’éducation thérapeutique du patient. Mais la construction de cet outil nécessite une réflexion approfondie et ne doit pas aboutir à devenir un outil de publicité en ligne.
L’E-réputation fait référence à l’image qu’un professionnel, en l’occurrence un chirurgien, projette sur internet à travers divers canaux : avis des patients, réseaux sociaux, sites spécialisés, etc. Un guide a été publié à ce sujet en 2018 par le CNOM. Pour un chirurgien, l’E-réputation est particulièrement sensible car elle touche à un domaine où la confiance et la compétence perçues sont des éléments essentiels de la relation soignant-soigné. La réputation numérique d’un professionnel de santé peut rapidement devenir un atout ou, au contraire, un problème, surtout lorsque les avis négatifs ou malveillants se multiplient. La fiche Google My Business (GMB) constitue un vecteur essentiel de cette E-réputation, car elle permet aux patients de donner leur avis et de noter leur expérience avec le chirurgien ; la gestion de ces avis est délicate et doit être travaillée avec éthique et discernement.
Le guide précise les recommandations ordinales à prendre en compte dans la digitalisation de la communication du médecin, ce qu’il peut communiquer sur son activité professionnelle et sur ses compétences et ce qu’il ne doit pas écrire en particulier dans un but de publicité à visée commerciale. Il évoque également les suites à donner en cas de diffamation.
Dans un contexte où les praticiens seraient légitimes à être atteints de « phobie administrative », digitaliser son activité au sein de son cabinet doit se faire en suivant la « loi de Pareto » : très rapidement, optimiser les processus qui prennent 80% de son temps, puis traiter, au fil des mois qui suivent les 20% restants La digitalisation d’un cabinet médical ne se résume donc pas à l’acquisition de logiciels ou d’équipements numériques. Beaucoup d’échecs de la digitalisation passent par cette croyance. Il s’agit en réalité d’un processus structuré et réfléchi, visant à optimiser les flux de travail et à automatiser les tâches répétitives pour améliorer l’efficacité du cabinet. Ce processus nécessite donc une analyse approfondie des besoins spécifiques du cabinet, la mise en place de processus adaptés, une formation adéquate du personnel et le choix de bons prestataires.
Le chirurgien moderne devient à l’ère des technologies de nouvelles générations (« le monde 2.0 »), un acteur hybride à la croisée des avancées technologiques et de l’expertise humaine. Les technologies comme l’intelligence artificielle (IA), la réalité augmentée et les robots chirurgicaux redéfinissent les pratiques opératoires. L’IA assiste le chirurgien dans la prise de décisions, en analysant des millions de données pour proposer des diagnostics et des plans opératoires personnalisés. La réalité augmentée permet une visualisation précise en 3D des structures anatomiques, offrant une préparation optimale et une exécution millimétrée des interventions. Les robots chirurgicaux, quant à eux, permettent des gestes d’une précision inégalée, tout en réduisant les traumatismes pour le patient. Le chirurgien du monde 2.0 est aussi un pédagogue, utilisant des simulateurs et des plateformes de formation en ligne pour enseigner aux nouvelles générations.
Communiquer avec les médias quand on est chirurgien est un exercice délicat qui nécessite de concilier rigueur scientifique, responsabilité éthique, et clarté dans la transmission des informations. La parole d’un professionnel de santé est perçue comme une source fiable et influente, ce qui en fait un acteur clé dans la diffusion de messages de santé publique. Cependant, il est crucial de respecter certains principes pour éviter la désinformation, préserver la confiance du public et protéger la réputation des institutions médicales.
Ainsi, ce guide mérite une attention particulière, certes de la part des chirurgiens à qui il est destiné, mais également de la part de la profession médicale dans son ensemble tant il permet à chacun d’appréhender globalement de nombreux principes attenants à une utilisation rigoureuse du digital en 2026 qu’il convient de s’approprier si l’on veut assurer une communication optimale avec ses patients comme avec ses pairs.