ÉDITO n°6
Que reste-t-il de la médecine tropicale en France en 2026 ?
Le domaine de la médecine tropicale en France est actuellement très divers. Les pathologies tropicales dans les pays à ressources limitées (PRL), transmissibles ou non, compte tenu de la transition épidémiologique, concernent actuellement plus l’enseignement et la recherche que la pratique de terrain depuis la disparition du ministère de la coopération en 1997 suivie de celle des praticiens expatriés. Son relais par le ministère des Affaires étrangères a orienté l’aide publique française au développement vers la « santé internationale » marquée par le financement de projets multilatéraux relevant des Objectifs de développement durable appuyés par quelques experts français. La pratique de la médecine tropicale dans l’hexagone concerne des pathologies exotiques importées, d’où le développement de la médecine des migrants et des voyages. Un domaine particulier est celui de la médecine tropicale dans les territoires ultramarins qui concerne des pathologies exotiques similaires à celles observées dans les PRL mais avec des moyens de prise en charge modernes et bien financés.
Il reste des quatre instituts universitaires de médecine tropicale (Bordeaux, Limoges, Paris Bichat et Paris Salpêtrière) et de l’Institut de médecine tropicale du service de santé des armées, florissants au début des années 2000 mais disparus, quelques pôles modernisés comme l’Institut d’épidémiologie et de santé mondiale de Limoges ou le Centre René Labusquière de Bordeaux très impliqué dans la formation en médecine tropicale. Des activités de recherche et de prise en charge concernant les pathologies tropicales persistent dans les laboratoires regroupés à l’Institut de recherche biomédicale des armées (IRBA) de Brétigny-sur-Orge et dans les hôpitaux d’instructions des armées. Il reste surtout de ces instituts des formations universitaires dynamiques sous forme de diplômes ou de capacités mêlant de façon diverses médecine tropicale classique, pathologies des migrants, médecine des voyages et santé publique internationale. Ces formations à la carte complètent la formation initiale de tous les étudiants en médecine, les principales maladies tropicales des migrants et des voyageurs étant abordées dans le programme national d’enseignement des maladies infectieuses dispensé par des enseignants relevant de la sous-section 45.03 (Maladies infectieuses ; maladies tropicales) du Conseil national des universités. Depuis 2017, le diplôme d‘études spécialisées de "Maladies infectieuses et tropicales" renforce les capacités de prise en charge et de recherche en infectiologie tropicale. Les hôpitaux universitaires sont donc actuellement garnis de services en partie dédiés à la médecine tropicale, dotés de Centres de vaccinations internationales, aptes à prévenir et soigner les maladies tropicales. Certains abritent des Centres nationaux de référence (CNR) de maladies tropicales (ex : CNR paludisme à la Pitié-Salpêtrière, CNR des arboviroses à l’IHU de Marseille…). Cependant, les maladies tropicales non transmissibles ne sont pas abordées, lacune partiellement comblée par certains diplômes universitaires ou interuniversitaires et les activités de sociétés savantes ayant créé des sections dédiées comme le Groupe de cardiologie tropicale de la Société française de cardiologie. La création des Universités des Antilles, de la Guyane et de la Réunion a permis l’ouverture de pôles d’enseignement, de recherche et de soins en médecine tropicale servant aussi de terrain de stage pour les étudiants de l’hexagone, d’Europe et des pays de leurs sous-régions.
Il reste en France des congrès et des journées scientifiques comme les Actualités du Pharo de Marseille maintenant coorganisées par le Groupe d’intervention en santé publique et épidémiologie (GISPE) et la Société francophone de médecine tropicale et santé internationale (SFMTSI). Les réunions scientifiques en présentiel dédiées à une maladie tropicale en particulier sont remplacées progressivement par des MOOC et des webinaires en ligne (Institut Pasteur, Institut de Recherche pour le développement (IRD), Réseau francophone MTN).
Il reste aux chercheurs de l’IRD, établissement public à caractère scientifique et technologique (EPST) le goût du travail de terrain qui a fait la réputation des « Orstomiens » dans tous les volets de la recherche en médecine tropicale grâce à des équipes souvent mixtes, à ses collaborations internationales et à ses publications. L’Inserm, autre EPST, a acquis une nouvelle visibilité en médecine tropicale par son Réseau francophone sur les maladies tropicales négligées et les recherches menées par son agence autonome « Maladies infectieuses émergentes » spécialisée dans le domaine du Sida, de la tuberculose, des hépatites et des viroses émergentes, maladies transmissibles majeures de la médecine tropicale. Vu de l’étranger, l’Institut Pasteur semble historiquement l’épicentre de la médecine tropicale en France. Ce n’est en fait qu’un des opérateurs par ses recherches surtout fondamentales à Paris mais plus tropicalisées et opérationnelles dans le réseau international des instituts Pasteur (Pasteur network).
Des revues de médecine tropicale, il ne reste en France que Médecine tropicale, santé internationale, modernisation du Bulletin de la Société de pathologie exotique et filiales. Les revues Cahiers santé, Médecine Tropicale, Médecine et santé tropicale ont disparu.
Il reste aussi d’anciennes et durables fondations comme la fondation Raoul Follereau créée en 1968, spécialisée dans la lèpre puis l’ulcère de Buruli, la Fondation Mérieux qui lutte contre les maladies infectieuses dans les pays à ressources limitées ou, depuis plus de vingt ans, la fondation Pierre Fabre impliquée, entre autres, dans la prise en charge de la drépanocytose.
En conclusion, de la médecine tropicale française d’avant les années 2000, il reste en 2026 un socle reposant sur les maladies transmissibles exotiques et une ouverture préférentielle vers les pays de l’ex-empire colonial, en particulier africains. Ce champ des pathologies s’est élargi en France aux pathologies des migrants et des voyageurs et dans l’ensemble des PRL aux pathologies non transmissibles. La France d’outre-mer est devenue un pôle de médecine tropicale en expansion. De multiples institutions françaises participent à la recherche fondamentale ou appliquée ainsi qu’à la prise en charge des maladies tropicales. Ce foisonnement est cependant souvent difficile à appréhender pour les jeunes praticiens ou chercheurs qui restent encore à ce jour très nombreux à vouloir « faire de la médecine tropicale ».
*Professeur des Universités, Président de la Société Francophone de Médecine Tropicale et Santé Internationale. Email : eric.pichard.univ@gmail.com